Blablah

Lundi 10. Aux mêmes. Les plus sagaces doivent déjà deviner comment ça se termine.

Quasi silencieux moi. Vous m'excuserez mais avec la mousson les sorties sont assez difficiles. Ce week-end, ça alternait entre bruine (ce qu'en France on appellerait pluie violente) et averses (gros orages, en plus long). 700 mm de pluie (même plus) depuis le début de la saison et c'est pas fini. Mais bon, ce matin il fait beau et chaud donc peut-être vais-je songer a sortir. Sauf qu'il ne me reste que trois semaines pour préparer la suite de mon voyage donc pas sûr que j'aie le temps de tout faire. Sinon, bah ça me donne l'occasion de me perfectionner au carrom (en voyant le nom écrit ça se retient mieux), j'ai même réussi a battre Akish. Le plateau fait deux fois la taille de ma valise mais je crois que pour cinq cent roupies je vais m'en acheter un avant de partir.

"On comprend, a la rigueur, que les lettres que nous écrit quelqu'un soient à peu près semblables entre elles et dessinent une image assez différente de la personne qu'on connaît pour qu'elles constituent entre elles une deuxième personnalité". Tout ça pour dire que je suis toujours plonge dans Proust (tome VI sur huit, j'arriverai donc un jour à la fin) et que s'il est parfois terriblement barbant (surtout quand on n'est pas suffisamment réveillé pour arriver au bout de la première phrase, deux pages plus loin) sa prose est bien utile pour aider la réflexion. Et puis c'est amusant de voir comme cette France du début du siècle ressemble a l'Inde d'aujourd'hui, les vendeurs un peu n'importe ou sur les trottoirs (non, ça s'est quand il évoque la cathédrale de Rouen, un peu plus ancien mais très proche de l'Inde, et du Japon semble-t-il avec ses temples noyés au milieu des échoppes), qui passent tour à tour dans la rue vendre leurs produits en criant bien haut (ce qui le matin est relativement moins désagréable que le son des voitures munies, selon la tradition indienne qui accumule les lois les plus absurdement rigides dans les domaines les plus insignifiants, d'une petite sirène qui lorsqu'elles reculent pour sortir de la cour de l'immeuble, dans laquelle elle s'entassent - en file indienne - le soir venu, fait entendre diverses versions toutes plus discordantes de lambada, chants de noël et autres hymnes à la joie soumis a la torture de ce passage en musique électronique). Sinon j'apprends doucement a prendre le train (sans encore me risquer comme les indigènes à me pencher par la porte pour se rafraîchir - oh, un crochet qui dépasse du tunnel ! cinq morts, dix blesses graves ...), ce qui demande juste  d'oublier sa politesse naturelle et de ne pas hésiter à jouer un peu des coudes (je ne m'amuserais pas à ça s'ils avaient un format américain, mais là je ne risque pas grand chose). La difficulté est plus grande pour descendre, la priorité étant plutôt du cote de ceux qui veulent entrer (et si possible trouver une place assise). Donc on a le choix entre sauter en marche (plus ou moins tôt selon le degré de maîtrise de l'exercice, assez faible pour moi) ce qui n'est possible que lorsque ceux qui veulent monter ne s'alignent pas le long du train des le début du quai. Ou alors attendre et se placer du cote de la porte ou ils ne viennent pas se fracasser (bah oui, le train roule encore), mais on apprend vite après un ou deux violents coups d'épaule, puis a l'arrêt du train (à ce moment la, tout le monde est entre) se frayer un passage vers la sortie (curieusement dix personnes se sont entassées là où on n'avait cru laisser de l'espace que pour une). Enfin tout ça c'est uniquement certains jours quand on a le malheur d'arriver à Churchgate à l'heure de pointe, le reste du temps je peux perfectionner à loisir ma technique d'atterrissage sur le quai (curieusement, on voit assez peu de petit vieux prendre le train aux heures pleines).

Sinon, retour dans la rue. Et à mes questions d'argent. Bah oui, c'est pas facile quand on est étudiant de donner autant qu'on voudrait, ou de vouloir donner autant qu'il faudrait. Surtout que je suis naturellement assez peu prodigue, pour éviter de dire avare (genre récupérer la roupie que doit me rendre le chauffeur de rickshaw sur mon billet de dix), sauf lorsqu'il s'agit de dépenses exceptionnelles (là, dépenser mille francs d'un coup me gêne assez peu). Grosso modo, la plupart des mendiants repartent les mains vides. Et pourtant j'ai depuis le début de mon séjour donné quelques milliers de roupies. Je crois que c'est donné, parce qu'à chaque fois j'avais peu d'espoir de les revoir. Mais à chaque fois, ça a été en paiement d'une petite histoire, d'un service rendu. Le vieux monsieur, la "touriste" allemande. Bien sur pour cette dernière j'étais sans doute moins averti. Pour Kim, malgré ses propres récits d'arnaques diverses  subies par les touristes en Inde, j'ai encore donne plus. Samedi, sous la pluie, il n'est pas venu. En attendant, une petite fille est venue me tirer la manche pour avoir ses quelques sous. J'ai eu le droit à toute l'histoire de sa famille, dans un anglais correct, et à la fin elle ne demandait qu'un peu de poudre de lait - en m'indiquant même où en acheter - pour sa petite sœur. J'ai donné dix roupies, après tout c'est pas grand chose, mais ça me parait tellement ridicule quand des milliers d'autres "petites sœurs" attendent dans les bidonvilles de Bombay. Aider quelqu'un de passage, un touriste ou n'importe qui capable ensuite de s'en sortir seul, ça me parait naturel. Mais qui, chaque jour, va venir payer le lait de la petite sœur ? Je crois que les touristes sont un bon filon, ou alors j'ai une tête particulièrement attirante pour toutes les personnes ayant des ennuis. Après l'Indien de Calcutta (il y a quelques semaines), cette fois-ci un autre m'aborde, venant de Goa. Serveur dans un hôtel (encore une constante de mes rencontres), il est sans travail à cause de la mousson. Désolé, encore un cas sans espoir, je te laisse dans la merde pour aujourd'hui. En marchant devant la Gateway, je crois un instant reconnaître Kim (j'ai une excuse, il aurait pu se faire couper cheveux et moustache pour l'arrivée de sa copine). Non, en fait c'est un exilé tibétain (NB, tout le monde en Inde sait qu'un tibétain est forcement un exilé). Qui entreprend de me raconter son histoire, sa famille, le Dalaï Lama et tutti quanti. D'ailleurs il connaît Kim, qu'il a croisé ici comme moi la semaine passée. Et qui lui a raconté la même histoire, décidément je ne pense pas qu'il m'ait menti, après tout quel intérêt d'aller inventer une histoire pour un tibétain sans le sou ? En passant à l'hôtel où il devait se rendre, on m'indique qu'il y avait bien une réservation à son nom pour la veille, mais qu'il n'est pas venu. En attendant (à force je ne suis plus trop sûr de moi, peut-être suis-je en avance ou en retard) je discute avec le réfugié de service. Sa façon d'être me rappelle terriblement celle de Kim: même passion pour le tchaï, on s'accroupi pareillement pour discuter un peu, même philosophie générale de la vie, mêmes mimiques et hochements de tête, même difficulté à croire qu'on puisse ne pas croire en un dieu quelconque ou au moins au destin, même incapacité à comprendre qu'on puisse parler sans forcement trop compatir ni avoir envie de mettre la main au portefeuille. Finalement je paie cinquante roupies au policier (nb: la corruption par ici, politiciens, sportifs et forces de l'ordre, est tout aussi répandue que décriée) qui arpente les trottoirs et réclame son écot pour laisser les gens y dormir (et oui, dormir sur le trottoir est illégal, encore un des absurdes loi locales) et je laisse cent roupies a Dorji en lui expliquant que compte tenu de ce que j'ai donné à Kim je ne peux guère faire plus.

Trajets entre Churchgate et la Gateway. Ados qui jouent au foot (avec la pluie, plus de cricket), sous la pluie donc et sur la pelouse inondée, vêtus pour la plupart d'un simple short. Bus-restaurant ou déjeunent quelques contrôleurs et chauffeurs (bus rouge comme les autres, mais avec banquettes, tables et cuisine complète - quasi surréaliste). Marginaux - enfin c'est comme ça qu'on les appellerait en France - qui prennent leur dose de brown sugar, la drogue la plus répandue et la plus destructrice parmi les pauvres de la ville. L'autre jour, Kim m'avait fait remarquer un des mendiants qui parcourait le hall et abordait tout le monde pendant que nous discutions dans un coin. Chaque jour, il récolte au moins cinq cent roupies. Pour la drogue. Si vers sept heures il en a moins de trois cents, il s'inquiète parce  qu'il n'aura sans doute pas de quoi payer aujourd'hui. Pas mal d'années qu'il est là, à ne vivre et agir que pour sa dose quotidienne. Et puis la petite touche victorienne si indissociable de la ville, les écoliers en uniformes, plus ou moins chics selon leur école, allant de la simple tenue beige qu'on croirait plus digne d'un bagne au plus ridicule ensemble chaussures noires-chaussettes hautes-short-chemise bleue-foulard-berret de ceux qui fréquentent l'école des cadets de la marine. Sur le trajet en train aussi, quelques aveugles, seuls, riant en groupes, un enfin accompagne de sa fille qui le guide dans le wagon. Pour les animaux, puisqu'Arkham a lance le sujet, on retrouve la même variété de maladies que chez les hommes: rats pelés, chiens galeux, aveugles, estropies, vaches agonisantes, chevaux battus. La petite fille qui demandait du lait avait aussi sur le corps diverses traces de coups et de brûlures. La police m'a-t-elle répondu. Le lendemain, repassant à tout hasard par le même endroit, une nouvelle petite m'aborde. Il doit y avoir des gens bien qui passent parfois, des gens plus attentifs que moi: sans que j'ai prononcé un mot, elle commence à me parler en Français. Juste un petit "Comment t'appelle" et le mot "lait". Ca veut dire qu'un de mes compatriotes, un jour, a pris le peine de s'arrêter, d'écouter son histoire et de lui apprendre quelques phrases. Moi je n'en suis pas capable, et repars sans rien donner. Il faudrait que je pense à ramener mon ancien parapluie (cassé), ça ferait sûrement plaisir, vu le nombre de personnes qui m'en demandent un. Il pleut décidément trop, je rentre et passe l'après-midi au sec. Mes pieds sont assez abîmés a force de macérer dans l'eau, mais ce n'est rien compare a ceux que m'ont montres Dorji et la première fille, eux qui restent toute la journée sous la pluie. Je croise aussi mon premier trisomique, au moins un handicap qui semble plus rare qu'en France.

Dorji m'a parle de Richard Gere (prononcer Ghiri) qui aidait a faire connaître le Tibet. Oui, c'est très bien ce qu'il fait, pas de problème. Et il y a même des prêtres qui consacrent leur vie aux pauvres, des sœurs qui chaque jour luttent dans les quartiers de Calcutta. Et il y a chaque jour plus de pauvres a aider. Et il y a eu Gandhi, son message de paix et le million de mort lorsqu'est enfin venue l'indépendance et avec elle la partition de l'Inde. Et tous ces gens, qui font ce qu'ils peuvent sans qu'au final rien ne change vraiment.

Voila, amusez-vous dans vos pays respectifs, créez vos mondes et vos dieux. Moi j'en reviens a Proust, et au mari trompe qui soit refuse de savoir soit préfère souffrir mais au moins connaître la vérité. Moi je vais continuer a ne rien voir de tout ça, ou plutôt à ne pas y attacher trop d'importance, et à espérer simplement avoir bientôt des nouvelles de Kim (j'ai encore un paquet d'histoires à son sujet, mais comme il compte en faire un livre j'attendrai que sa disparition soit certaine pour tout raconter). Enfin dernière absurdité des autorités de la ville: ils ont mis des barrières un peu partout le long des trottoirs, de sorte qu'on ne peut plus traverser qu'aux carrefours les plus dangereux.

Naïvement votre

 François / Flott

NB: Dorji est habituellement serveur

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