En passant

Vendredi 16. Amis et famille. Morceaux de train.

(je sais, on dirait du Goldman)

Juste deux-trois mots ce soir.

Pas mal de monde qui passe à Bombay en ce moment. Enfin deux Françaises, ça fait beaucoup (six semaines que je n'ai pas prononcé un mot de Français). La première arrive le 22 juin (mais son copain la rejoint le soir), le seconde le 23 juillet (et part ensuite rejoindre son copain), ce qui laisse le temps de voir venir. D'ici la moi je fais la logistique, par exemple hier je suis passé vérifier que l'hôtel réservé était correct. Il m'a fallut aller dénicher le facteur au General Post Office pour trouver, mais enfin l'hôtel est pas mal. Résultat je n'ai pas mange le midi.

Le soir donc je me sentais un creux suffisant pour m'offrir un second Thali. Même restaurant que la fois précédente, cette fois a l'étage (vraiment classe comme salle, avec miroirs, marbre noir et plaques de métal sculptées). Après une dizaine de Roti (et Puris, et une autre version que je connaissais pas) je ralentis, décidé a laisser une place pour le dessert. Et là je réalise mon erreur : on ne m'avait pas encore servi le riz ... Bon, j'en ai quand même pris un peu pour faire plaisir au serveur. Et j'ai encore trop mange.

Au retour dans le train mon voisin tousse. Teuheu reuh teuheu tcha teuheu ... comme ça pendant tout le trajet. A une station, un gamin monte armé de son balais. Il passe sous les jambes dudit voisin et pousse un peu mes pieds pour pouvoir nettoyer sous les banquettes. Je crois que ce soir, j'ai changé de point de vue au sujet de ces gamins. Au début, donner une pièce me semblait être les encourager à faire ça toute leur vie. Alors je refusais toujours de payer. Et surtout je trouvais leur travail plutôt inutile. Cette fois le gamin est resté à me tirer la manche pour se faire payer, jusqu'à ce qu'un Indien lui crie d'aller voir ailleurs (je ne sais pas crier sur les gens, je manque de conviction pour ça). Et j'ai eu vraiment honte. Parce qu'après qu'il soit passé, les restes d'emballages divers et autres déchets qui s'entassaient sous les sièges, et que j'avais évités de mon mieux en choisissant mon siège, avaient bien disparus (pour salir les rails certes, mais enfin comparé aux autres sources d'ordures, c'est plutôt mineur). Franchement, que je lui donne une pièce ou pas, ça changera quoi ? Pour lui, pas grand chose, un peu plus d'argent pour manger ou pour donner à ses protecteurs, selon le cas. Moi pas grand chose non plus, vu le cours de la roupie. Mais au moins il fait quelque chose d'utile pour les autres et je ne pense pas que le laisser faire sans rien donner soit très honnête. Il m'a fallut pas mal de temps pour voir ça, mais enfin ça me semble moins stupide que de commencer par donner à tous pour se restreindre ensuite.

Ce matin à la gare mon train n'est pas venu. Ca arrive parfois, je suis resté un quart d'heure à attendre, puis j'ai pris le train rapide (donc je suis arrive un peu plus tôt que d'habitude). Tous les matins, il y a au moins dans un des trains un wagon dans lequel quelqu'un agite un tambourin. Je ne sais pas trop lequel, je ne sais pas s'il s'agit d'une petite troupe cherchant de l'argent ou simplement d'ouvriers partant au travail, mais j'apprécie toujours ce petit instant ou passent la musique et les chants qui l'accompagnent. En regardant les trains passes, dans le compartiment des femmes, quasiment dans chaque train qui passe, au milieu des autres se tient un eunuque. Il faudrait vraiment que je retrouve leur nom, parce que dire eunuques pour parler d'elles c'est comme dire SDF pour Bohémien, ce n'est pas totalement faut mais en disant ça on oublie beaucoup de choses. Des visages d'hommes, certains poudrés, mais à priori acceptées par la société et traitées à l'égal des femmes (ce qui ne vaut pas grand chose par ici). Hier soir, dans le même registre, j'ai croisé un couple habituel de deux garçons (en France, à se tenir ainsi par la main on les classerait de base homos, ici s'agripper à l'autre est plutôt bien vu - parfois c'est même envahissant). Sauf que cette fois-ci l'un d'eux était maquillé et poudré. J'ai dû les regarder bizarrement, la 'folle' s'est dandinée devant moi en me lançant trois mots en Indien, et puis on a continué nos chemins. Ce que je me demande encore, c'est comment les classer : vrai couple, eunuque débutant, et comment la société les intègre-t-elle ici ?

Sinon quelques nouvelles de Rushdie (le type aux versets, je ne suis plus sur de l'orthographe). Juste vu un article sur lui dans le journal, il me semble avoir sur l'Inde un point de vue assez intéressant, il faudra sans doute que je me décide à le lire un jour. Un petit mot de Kipling (Jungle book) pour terminer: "Finalement, il n'y a que deux sortes d'hommes : ceux à qui l'Inde fait peur et ceux qui rêvent d'y retourner". Pour l'instant je suis, avec un milliard de personnes, dans la catégorie intermédiaire de ceux qui y sont. Mais j'ai déjà mon idée sur où je me positionnerai ensuite. Même si je n'ai pas l'intention de m'éterniser ici.

Tonic : tu disais trouver les informations et nouvelles du monde telles que vue de Thaïlande différentes de notre petit bout de planète. Moi, je la trouve bien petite vue d'ici cette planète. En couverture du journal : Roland Garros et l'Euro 2000. Quelques articles sur la rapprochement Corée du Nord- Corée du Sud, puisque ce n'est pas qu'une affaire locale. Mais s'il faut la dessus avoir un point de vue un tant soit peu documente et argumente, je crois pouvoir affirmer que la meilleure approche est celle de journaux tels que Le Monde ou Libération (qui ont la riche idée d'être disponibles sur le web - et sont beaucoup moins orientés spectacle ("et une page de pub - hop et si vous faisiez un tour par là - vous voulez vraiment entendre parler de ça, c'est pas joyeux vous savez ...") que leurs homologues en langue anglaise). Si on reste à l'écoute, je crois bien qu'ou qu'on soit on entend la même chose (même si toi en France tu ne prêtais pas forcement attention aux nouvelles du bout du monde, ça ne les empêche pas d'y arriver et d'y être mieux appréhendées qu'ailleurs).

Petit mot pour conclure sur la classe moyenne, celle qui en Inde surtout doit faire le grand écart entre les pauvres qui viennent nettoyer son linge et son carrelage et les riches qui sont leurs employeurs. A priori pas bien nombreuse, mais a Bombay et surtout dans le train je ne vois qu'elle. Sans doute en surface est-elle la même dans toutes les villes du monde, foule d'employés en costume-cravate partant chaque matin effectuer son travail. Et pourtant ils restent terriblement Indiens, terriblement concernes de tout ce qui peut arriver aux autres. La si mon sac tombe au milieu des gens qui s'entassent dans le wagon, il y a toujours quelqu'un pour le ramasser avec le sourire. Quelqu'un aussi pour des qu'une place est libre m'inviter a m'asseoir. Oui, parfois c'est un peu envahissant, mais franchement en France qui irait s'inquiéter d'un Indien qui passe ?

Sinon pour conclure l'Inde est un excellent remède contre tout complexe d'infériorité. Face aux amochés, aux écorchés, aux malades, aux petits, aux maigres, on ne se sent finalement pas si mal que ça. Ca donne quoi de l'autre cote du Pacifique (ou de l'Atlantique, de toute façon c'est pile-poil aux antipodes), au pays des grands costauds (et des obèses) ? Je me demandais toujours comment un type comme Bouddha avait pu ne découvir la vieillesse, la maladie et la mort que si tard. La maladie je commence tout juste a comprendre, le reste je ne suis pas pressé d'apprendre.

a+

    François

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